De l’échec d’une réforme scolaire

Bonjour à tous.

Il y a quelques temps de cela, je suis tombé sur un texte d’une institution canadienne, qui retraçait une expérience tentée en Guinée dès le début de l’indépendance et pendant près de deux décennies. Celle de l’enseignement scolaire en langues guinéennes. Ce fut un échec. Je vous livre le texte tel quel, pour que vous puissiez le commenter, faire bénéficier la communauté de vos suggestions. Car la problématique reste d’actualité.

En 1958 déjà, le gouvernement avait pris la décision d’« adapter les structures de l’éducation aux nouvelles réalités nationales » dans le but d’instaurer un « enseignement démocratique et populaire ». La réforme ambitionnait de « scolariser tous les enfants du pays à partir de l’année scolaire 1964-­1965 ». Toutefois, c’est à partir de 1968 que Sékou Touré appliqua sa politique linguistique d’africanisation et entreprit de réformer l’éducation dans les écoles primaires.

La Commission nationale d’alphabétisation fut créée. Après avoir codifié le premier alphabet guinéen (sans trop de rigueur scientifique), la commission choisit huit langues nationales (malinké, soussou, peul ou poular, kissi, basari, loma, koniagi et kpellé) sur une vingtaine et élabora des alphabets dans plusieurs autres langues nationales. Ces alphabets furent adoptés par le Conseil national de la révolution réuni à Nzérékoré en juin 1965. Des manuels furent imprimés et une campagne nationale d’alphabétisation fut lancée. Ces mêmes langues étaient matières d’enseignement dans tout le cursus scolaire et universitaire, du secondaire au supérieur où les notes obtenues comptaient comme n’importe quelle autre matière aux compositions et examens de fin d’année.

Les objectifs pédagogiques portèrent sur deux points importants : la réforme de l’enseignement destiné à assurer les liens entre « l’école », « la vie » et « la production », et à alphabétiser les adultes dans les langues nationales. En tout, il y eut une bonne vingtaine de réformes en éducation. La Direction nationale d’alphabétisation produisit une documentation importante afin de subvenir aux besoins des différentes matières enseignées dans les écoles. Par ailleurs, de nombreuses publications en langues nationales furent rédigées par les enseignants guinéens.

Dans les premières années de la réforme (mais après 1967), les apprentissages de base tels la lecture, l’écriture et le calcul se faisaient dans l’une des langues nationales au cours de la première année, alors que le français n’était abordé qu’à l’oral. Puis, au cours des trois années suivantes, les élèves passaient progressivement du français comme matière enseignée au français en tant que langue d’enseignement. Les langues nationales suivaient le processus inverse : de langue d’enseignement, elles devenaient des matières d’enseignement. À l’époque, cette réforme scolaire fit passer Sékou Touré pour un précurseur dans toute l’Afrique.

Par la suite, la « révolution culturelle socialiste » modifia la politique adoptée dans les programmes d’enseignement. Le français cessa net d’être la langue d’enseignement au primaire. Dans chaque région, la langue « dominante » dut être enseignée dans les écoles (primaires). Par exemple, les élèves étudièrent en soussou en Guinée maritime, en peul au Fouta-­Djalon, en malinké en Haute-­Guinée, en kissi, en toma, en kpellé en Guinée forestière, etc. Ainsi, les langues nationales choisies devinrent des langues d’enseignement à la place du français, et ce, de la 1re à la 8e année, ainsi qu’une discipline de la 9e année à l’université. Les mémoires de fin d’études supérieures en langues nationales ou traitant des langues nationales enrichirent la documentation de l’Académie des langues de la Guinée. Au nom de la Révolution, les programmes scolaires comportaient obligatoirement l’étude des discours de Sékou Touré.

Les résultats de cette « révolution culturelle » se révélèrent décevants. D’une part, les langues nationales étaient handicapées du fait qu’elles n’avaient jamais servi dans les communications écrites, notamment dans les sciences et les techniques; il fallait toujours recourir au français. La formation des maîtres entraîna d’énormes problèmes, car les anciens instituteurs durent apprendre à lire et écrire dans une langue nationale pour se rendre compte que les manuels scolaires ne suivaient pas. En effet, l’unique imprimerie de Conakry ne put jamais suffire à la tâche et la plupart des manuels préparés par les chercheurs en pédagogie restèrent à l’état de manuscrits, dans les tiroirs. Finalement, le nombre des langues d’enseignement passa de huit à six. De plus, les successions ininterrompues des enseignants égyptiens, soviétiques, vietnamiens, yougoslaves, américains, etc., qui arrivaient et repartaient au gré des alliances politiques, n’aidait sûrement pas à l’amélioration de l’enseignement, surtout qu’ils ignoraient non seulement les langues nationales, mais aussi le français.

Par ailleurs, afin de faire face à la scolarisation d’une nombreuse jeunesse, le gouvernement de Sékou Touré imposa « l’enseignement de masse ». Or, cet enseignement fut mal reçu par la population. En effet, une classe pouvait comporter jusqu’à 200 élèves ou plus (ce qui n’était pas forcément différent de ce qui existait avant l’indépendance), les « travaux champêtres » et l’idéologie socialiste absorbaient les trois quarts du temps, les élèves étaient notés collectivement (non individuellement), les salles de classe ne disposaient généralement d’aucun équipement, chaque élève devant même apporter son siège. En fait, nombre d’enfants abandonnèrent simplement l’école, car beaucoup de parents, surtout dans les campagnes, préférèrent faire travailler leurs enfants aux champs. La propagande du gouvernement de Sékou Touré annonçait régulièrement un taux officiel de scolarisation de 40 %, alors qu’en réalité il oscillait plutôt autour de 20 %. À la fin du régime, en 1984, le taux de scolarisation restait encore inférieur à 20 %. Soulignons que, durant cette période, tous les enfants des élites guinéennes fréquentaient systématiquement l’école privée et apprenaient, pour leur part, le français. Quoi qu’il en soit, à la fin du régime d’Ahmed Sékou Touré, le français était redevenu l’unique langue d’enseignement dans les écoles. L’expérience des langues nationales tourna court en 1984, dès la mort de l’ancien président.

On peut attribuer l’échec de la politique linguistique de Sékou Touré à plusieurs causes : une réforme bâclée et improvisée, la rareté des manuels scolaires et l’insuffisance de la formation des maîtres.

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