Les étapes du mariage soninké

Auteur : Yaya SY (Anthropologue, Professeur d’Histoire),
D’après un récit intégral de Samané SY, juillet, 1976

La procédure de mariage est différente selon qu’il s’agit d’une jeune fille ou d’une femme déjà mariée et divorcée (seconde noce ou plus). Les étapes essentielles du mariage soninké au Gajaga nous sont racontées ici par Samané Sy né à Bakel en 1893 et décédé à Bakel à 93 ans en Août 1985.

« Dans notre société d’autrefois, ne pouvaient se marier entre eux que, ceux qui le devaient…

C’est ainsi que les tunkalemmu (régnants) se mariaient entre eux, les marabouts entre eux, les esclaves entre eux, les niaxamalani (artisans ou castes professionnelles de griots, de cordonniers, de forgerons, de teguedimani, de geseru) entre eux. Quant aux marabouts, ils pouvaient épouser les femmes des régnants (tunkalemmu) mais la réciproque n’était pas possible. Les esclaves, appartenant aux tunkalemmu ou aux marabouts, se marient entre eux. Les esclaves d’esclaves se marient entre eux. En ce qui concerne les niaxamalani, les forgerons se marient entre eux, les griots entre eux et les cordonniers de même.

Si un jeune homme voit une jeune fille qui lui plaît, il va voir son propre père pour lui dire que la fille d’un tel ou d’une telle lui plaît. Si le postulant est d’origine esclave, on envoie un émissaire tunkalemme, marabout ou casté aux « pères » de la fille (tous les frères et sœurs du père). Après l’entrevue avec les « pères » de la fille, ceux-ci l’envoient chez les « mères » de la fille (la mère et ses frères et sœurs). Ainsi, « pères » et « mères « se consultent pour décider de donner ou non la main de leur fille.

Le jour de la prise du tamma (franc symbolique équivalant à une promesse de mariage ou plutôt de fiançailles), les parents de la fille et du garçon se rencontrent à la mosquée ou à tout autre endroit approprié pour sceller les fiançailles (i na tamma laga).

Après la prise (ou l’acceptation du tamma), à chaque mois lunaire le fiancé donne quelque chose aux parents de la fille en guise de contribution à la nourriture de sa fiancée (nafakha).

A l’occasion de chaque fête de korité (Aïd el fitr ou la fête d’après le jeûne) ou de tabaski (Aïd el-kébir ou fête du mouton) le fiancé doit envoyer de la viande à ses beaux-parents, s’il en a les moyens ; en plus de ces dons obligatoires, il peut leur octroyer de la viande et du poisson dès qu’il en a l’occasion, cela jusqu’au mariage.

Quand le moment du mariage sera jugé opportun par le fiancé et sa famille, ils envoient immédiatement un émissaire voire les « pères » de la fille qui, sans tarder, l’envoient chez ses « mères ». Ce sont donc les « mères » qui fixent la date du mariage. On se rencontre après leur consentement pour conclure le futtu (accord définitif de mariage).

Le jour du mariage est fixé en règle générale un jeudi soir (en soninké la nuit du vendredi), c’est-à-dire que la fiancée rejoint la maison conjugale dans la nuit du jeudi au vendredi. Pendant la journée du jeudi, le fiancé reste chez lui dans le Karikompé (sa chambre d’isolement prénuptiale dans la maison paternelle) avec tous les jeunes gens de sa classe d’âge et la fille reste de son côté dans le Karikompé (une chambre quelconque de sa maison paternelle) avec toutes les filles de son groupe d’âge.

L’homme, en la circonstance, peut inviter sa classe d’âge pour trois jours de festin, voire une semaine selon ses possibilités.

Une fois les festivités passées, les hommes du groupe d’âge expriment leurs voeux de bonheur, de prospérité de longévité aux mariés… avant de se séparer.

La fille aussi (ou femme) invite sa classe d’âge, mais seulement pendant la journée du jeudi ; elles passent la journée à festoyer et à chanter le lelewa (chants préparatoires à la nuptialité).

Le jeudi soir vers vingt-et-une heures, la fille est « lavée » dans la maison paternelle par les femmes du village, qui l’accompagneront à la maison conjugale à l’exception de ses très proches parentes. Le mariage est consommé dans la nuit même.
Après le mariage, les filles (ou femmes) du groupe d’âge viennent chanter pour la mariée en fin d’après-midi, une façon à elles de lui tenir compagnie, mais en même temps de lui dire « bon après-midi » (de la saluer).

On notera que le marié est conseillé par un homme appelé khoussoumanta-yougo (conseiller matrimonial homme) et la mariée par une femme appelée khoussoumanta-yakharé (idem femme). Si le, ou la mariée est esclave ou, c’est « leur » noble (homme libre : marabout ou régnant) qui jouera ce rôle ; si le, ou la mariée est un homme libre (hoore), ce sera son, ou sa niaxamala ou esclave qui lui servira de conseiller ou conseillère.

Après une semaine de mariage, toutes les femmes du village sont invitées chez les mariés pour présenter les cadeaux offerts à la mariée par son mari et les deux familles surtout les « mères » de la fille.

Le niaxamala lié à la famille appelé laada-niaxamala (ou niaxamala traditionnel) va présenter le Grand Panier de cadeaux appelé : Kanda-Jaare, il videra son contenu, en présentant à la foule des femmes tous les bijoux en or et en argent, il comptera ensuite les calebasses, les savons, les pagnes, etc… A la fin de la cérémonie, on lui donnera sa part et les festivités seront terminées.

Quand un esclave se marie, nobles et niaxamalani accourent pour recevoir des cadeaux, de même, quand c’est le noble qui se marie, esclaves et niaxamalani se précipitent vers sa demeure pour recevoir ce qui leur est dû, il en va de même quand un niaxamala se marie, il reçoit tous les nobles et tous les esclaves du village chez lui, et leur fait des cadeaux.

(Bakel Juillet 1976)


Compléments d’informations.

Nous noterons le caractère synthétique de ce texte qui retrace les lignes directrices des processus et procédures devant conduire à la fondation d’un foyer conjugal ou cellule familiale au sein du ka par deux jeunes gens. Différents aspects ne sont pas détaillés comme la participation des « mères » de la fille, qui investissent en cadeaux pour la future mariée plus que la part de dot qui leur a été impartie. Lors des festivités, les pères (de la fille et du garçon) peuvent abattre chacun de son côté un mouton, un bœuf ou un bouc selon leurs possibilités pour soutenir les mariés. On peut citer aussi les habits de mariés offerts par la mère de la fille à son gendre. L’auteur ne donne pas le détail des habits de cérémonie de la fille la nuit du mariage, ni des objets qu’elle tient dans ses mains (bambania et dexumme) ou que les accompagnatrices emmènent avec elles ; il ne mentionne pas non plus le dernier conseil du père de la fille juste avant de quitter la maison paternelle… Faute de le lui avoir demandé, il ne nous pas expliqué le contenu et le sens des paroles des chansons chantées par les filles du groupe d’âge qui viennent saluer la mariée tous les après-midis, ni celles que chantent les femmes dans les différentes cérémonies (accompagnement de la mariée par exemple), ni des danses organisées au niveau de l’ensemble du village dans la semaine du mariage.

Ce qu’on peut ajouter c’est que la valeur du Tamma (ou franc symbolique) qui scelle les fiançailles, est différente de la dot (Yexu nabure) à proprement parler qui s’élève parfois à des sommes importantes surtout depuis que l’émigration vers la France a impulsé l’inflation des prix de la dot dans les régions soninkées.

Quant au Futtu, c’est la cérémonie qui scelle le mariage et qui a lieu en général le jeudi du mariage (la fille arrive toujours chez son mari dans la nuit du jeudi au vendredi).

D’après Dramane Wossoba Diarra : « A Bakel selon le cas on réclamait au fiancé le mirankafe (somme mensuelle pour le tissage des habits de sa fiancée) le xeme jonko (prix de la soude nécessaire au savon ou prix du savon) ou le sallimaxafo (ou prix de la viande des trois grandes fêtes musulmanes).
Le jeudi du mariage on amasse les dons des « sœurs » (jurugalle) du futur époux (sœurs et cousines paternelles) qui doivent organiser les festivités et faire des dons aux femmes des autres groupes sociaux de la ville « accourus » pour profiter de la générosité ambiante…
 »

Cependant, ce sont ces deux groupes non concernés par la fête (si le marié est d’origine esclave, ce sont ses anciens maîtres et leurs niaxamalani qui travaillent) et en particulier les laadalemmo de la famille de l’époux qui font la cuisine et remplissent tous les canaris et gourdes de la maison, de même que tous les autres travaux ménagers pendant toute la semaine des festivités. Ainsi, si les sœurs du marié (qui doivent donner des cadeaux aux invités) appartiennent au groupe esclave, elles donneront de l’argent et les autres cadeaux aux nobles et aux niaxamalani, si elles sont nobles, elles feront leurs offrandes aux deux autres groupes (esclaves et niaxamalani).

Comme l’ont fait remarquer Samané Sy et Dramane Wossoba, à Bakel même les niaxamalani sont tenus de faire des dons aux autres groupes lors du mariage d’un membre de leur groupe ; ils sont tenus par cette pratique qui est une des rares règles de réciprocité absolue en dons et contre dons…

Dramane Wossoba nous a expliqué que par ailleurs les « sœurs » de la mariée peuvent aussi organiser de leur côté des danses et des festivités, mais elles ne sont pas tenues aux dons contraignants de la tradition. Elles peuvent d’ailleurs organiser des festivités avec les sœurs de l’époux.

Pour terminer, ajoutons que les conseillers matrimoniaux (ou xussumantani) n’assistent les mariés que durant la première semaine de mariage, d’aucuns disent durant les trois premiers jours. La femme mariée peut rester de six à huit mois dans la chambre nuptiale où on lui sert tout, ce n’est qu’après, qu’elle prendra son « service ménager » (a ni moome ghutu).

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